Hélas, le temps des hommages posthumes à Eric Bruillard est soudainement venu. Le mien est celui d’un très vieil ami et collègue : nous avons œuvré ensemble depuis le début des années 1990 et nous avions ce qu’on pourrait appeler une grande connivence intellectuelle. Les lignes qui suivent sont fondées sur l’éloge prononcé lors de ses obsèques. Elles rappellent brièvement quelques éléments de son parcours professionnel, puis quelques souvenirs sur l’homme. D’autres hommages viendront immanquablement analyser plus en profondeur ses différents apports à la recherche sur les usages de l’informatique en éducation et formation.
La carrière d’Eric a été marquée du sceau de l’excellence et il a coché toutes les cases du succès académique, dans différentes disciplines.
Une formation pluridisciplinaire, tout au long de la vie
La formation initiale d’Eric est en mathématiques, à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud (1975). Il obtient l’agrégation en 1978, commence à enseigner en 1981 après le service militaire obligatoire à cette époque, puis continue ses études en informatique : thèse (1991) puis habilitation à diriger des recherches (1998), les deux ayant été préparées sous la direction d’un pionnier de l’intelligence artificielle, Martial Vivet et soutenues au LIUM (Université du Maine). Au fil du temps, il a acquis un vaste spectre de connaissances en sciences humaines et sociales, ce qui l’a conduit à rejoindre en 2017 les sciences de l’éducation.
Un maître reconnu
Dans les 10 premières années de sa carrière, Eric a enseigné les mathématiques, en lycée puis à l’école normale de Bonneuil, tout en développant parallèlement ses compétences et travaux en informatique. Il est ensuite devenu, pendant 25 ans, enseignant-chercheur en informatique, comme maître de conférences puis comme professeur des universités. Enfin, il a été recruté en 2017 comme professeur de sciences de l’éducation à l’Université Paris Cité.
Il a eu une double spécialisation : en didactique de l’informatique (en particulier en ce qui concerne l’usage d’instruments logiciels) et en technologie éducative et a surtout enseigné à de futurs enseignants. Il a aussi été très actif en formation à la recherche, aux marges entre l’informatique et les domaines voisins des sciences de l’information et de la communication et des sciences de l’éducation. C’était un maître respecté qui s’occupait très activement des personnes qu’il formait. En mars 2026, il avait ainsi dirigé ou co-dirigé 25 thèses de doctorat.
Une excellence en recherche
Il a été très productif scientifiquement au sein de laboratoires relevant des disciplines d’enseignement supérieur qu’il a enseignées, mais aussi des sciences du langage. Sa liste de publications comporte plus de 200 références et il est un auteur très cité. Voici, trop rapidement, quelques domaines scientifiques où il a apporté du neuf en France :
Des responsabilités collectives multiples et assumées
Eric a exercé un grand nombre de responsabilités collectives. Il a été actif dans des associations comme l’ATIEF [1] et IARTEM [2] ; il a été directeur de 2 laboratoires de recherche (UMR STEF à l’ENS de Cachan et EDA à l’Université Paris-Descartes devenue Paris Cité), a eu des responsabilités éditoriales éminentes (STICEF, DMS). Il a impulsé des rencontres scientifiques rassemblant des communautés de recherche (Hypermédias et apprentissages, DIDAPRO, JOCAIR). Enfin, il a été vice-président du CAPES de documentation. Il a exercé ces responsabilités de manière modeste et critique.
Un homme très cultivé
Il avait une grande culture pluridisciplinaire (il connaissait à peu près tous les livres que j’avais lus, plus d’autres) et avait aussi une connaissance fine de la musique, des arts plastiques et du spectacle vivant.
Une grande rigueur intellectuelle
Il pensait vite et bien et n’hésitait pas à contredire le discours officiel quand il lui semblait mal fondé. Son goût et son talent pour la modélisation théorique étaient ancrés dans la recherche de compréhension ; pour lui, les modèles théoriques n’étaient pas des étendards ou des produits cosmétiques mais des instruments d’intelligibilité. Ce qui comptait, pour lui (comme pour moi), c’est l’alignement entre les références théoriques, la problématique et les méthodes mises en œuvre.
De grandes qualités d’écoute et de patience
Il était en général patient et à l’écoute (en particulier avec ses étudiants et les personnes en recherche d’aide et de conseil). Il avait une forme d’élégance (plutôt que de bienveillance, terme très utilisé, dont le sens s’est galvaudé) pour faire passer des messages sans traumatiser. En revanche, il était capable de jugements tranchés sur les personnes dont il pensait qu’elles étaient des faussaires et abusaient de leur position. Il pouvait être cinglant, souvent avec quelque raison pour autant que j’aie pu en juger.
Un goût de la vie
Dans un registre plus personnel, tous ceux et toutes celles qui l’ont connu ont noté son goût pour la bonne nourriture et les bons vins. C’était un bon vivant. Je retiens aussi son optimisme sans faille. Par exemple, il a toujours beaucoup voyagé en auto. Je me souviens d’un jour où il m’avait proposé de me rapprocher de chez moi après une réunion. Un pneu de sa voiture avait crevé. Il avait bien dans son coffre une roue de secours (plutôt dégonflée), mais pas de cric en état de marche. Il nous manquait un artefact et comment le trouver ? Fort heureusement une dame juste à côté nous a aimablement prêté le sien le temps du changement de roue, ce qui nous a heureusement tirés d’affaire.
Les dernières années n’ont pas été faciles pour lui. Il a souffert d’affections chroniques, traitées assez efficacement, sauf celle qui l’a emporté brutalement, conservant son tranchant intellectuel et son humour jusqu’à la toute fin. Je repense à ce vers d’un poème de René Char, le rempart de brindilles : « Disparu, l’élégance de l’ombre lui succède. L’énigme a fini de rougir ».
J’ai une pensée pour tous ceux et toutes celles qui ont été proches de lui et qui sont maintenant dans la peine. Il nous reste de lui des souvenirs et une œuvre que la relève qu’il a formée saura valoriser.
Bruillard, É. (1995). Hypertextes et Hypermédias, réalisation, outils et méthodes. Sciences et Technologies de l’Information et de la communication pour l’éducation et la formation https://www.persee.fr/doc/stice_1265-1338_1995_num_2_2_1653
Baron, G.-L. et Bruillard, É. (1996). L’informatique et ses usagers dans l’éducation. PUF. http://mutatice.net/glbaron/lib/exe/fetch.php/baron_bruillard_livre1996-fprepub2.pdf
Bruillard, É. (1997). Les machines à enseigner. Hermes. http://eda.recherche.parisdescartes.fr/machines-a-enseigner/
Baldner, J. M., Baron, G. L. et Bruillard, É. (2001). L’usage des manuels scolaires et des ressources technologiques dans la classe. edutice.hal.science. https://edutice.hal.science/edutice-00000612/
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Bruillard, É., dir. (2019). Collective Resolution of Enigmas, a Meaningful and Productive Activity in Moocs. European MOOCs Stakeholders Summit. https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-030-19875-6_15
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Bruillard, É. (2025). Intelligence artificielle générative et éducation scolaire : quelques réflexions. Sciences et Technologies de l’Information et de la communication. https://sticef.org/STICEF/article/view/367