Adjectif : analyses et recherches sur les TICE

Revue d'interface entre recherches et pratiques en éducation et formation 

Barre oblique
Editorial du numéro thématique 6

Cultures et outils technologiques dans les Départements d’Outre-Mer : créolisation des usages/pratiques/médiations numériques ?

vendredi 6 mars 2026 Gaelle Lefer-Sauvage

Rédactrice invitée : Gaëlle Lefer Sauvage
Maitresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Picardie, CAREF (UR 4697), associée au LCF à l’Université La Réunion (EA 7329)

NT n° 6, 2026

Résumé Ce numéro thématique propose d’articuler deux processus de (trans)formations sociétales et identitaires, celui de la créolisation et celui de la construction de la/des culture/s numérique/s dans les Départements d’Outre-Mer. La créolisation désigne un processus dynamique de transformations culturelles, linguistiques et politiques, marqué par des tensions et des résistances, notamment liées à la situation (post)coloniale des Outre-mer. Les mécanismes constituant la créolisation sont alors repris pour comprendre la manière dont les arrivées technologiques renforcent et détournent ces transformations. L’enjeu de ce numéro est scientifique et politique. Nous cherchons à mieux comprendre la transformation du concept de culture numérique par la créolisation, et décentrer les approches occidentalo-centrées en valorisant les savoirs, les imaginaires et les résistances sans tomber dans le repli identitaire.

Abstract - This special issue seeks to articulate two processes of societal and identity (trans)formation : creolization and the construction of digital culture(s) in the French Overseas Departments. Creolization refers to a dynamic process of cultural, linguistic, and political transformations, shaped by tensions and forms of resistance, particularly those linked to the (post)colonial condition of overseas territories. The mechanisms of creolization are mobilized here to examine how technological developments both reinforce and redirect these transformations. The aim of this issue is both scientific and political : to deepen our understanding of the evolving concept of digital culture and to decenter Western-centric approaches by valuing local knowledge, imaginaries, and forms of resistance without fostering identity withdrawal.]] :

Référence des articles dans ce numéro :
Constancy, F. et Plantard, P. (2026). Les usages des technologies numériques en Martinique : Entre braconnage et créolisation. Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article659

Laborie, M., Lefer Sauvage, G., Bourdon, P. et Said, S. (2026). Apport du concept de créolisation pour éclairer les mini-cycles d’apprentissage expansifs des étudiants à Mayotte. Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article658

Lefer Sauvage, G. (2026). « Des esprits qui m’appellent sur mon téléphone ? » : Raisonnement analogique sur la culture numérique à Mayotte, dans une perspective psychologique culturelle. Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article660

Urity, O. (2026). Étude comparative des pratiques médiées par le numérique dans des établissements du premier et second degré dans le cadre de l’enseignement du créole langue vivante régionale à la Martinique : une créolisation technologique en cours ? Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article661

La mise en relation des processus de créolisation avec les usages, pratiques et médiations numériques paraît, de prime abord, inattendue. Si ces concepts trouvent leur naissance dans des milieux scientifiques distincts (plutôt (socio)linguistique pour le premier, plutôt sociologie et sciences de l’information et de la communication pour les seconds), ils n’ont pas fait l’objet d’une association.

S’agissant de définir ce que nous entendons par créolisation, nous renvoyons à un paragraphe coconstruit lors du Ronkosé (symposium) d’octobre 2025 organisé par A. Noël, lors de la semaine Kréol à l’université de La Réunion [1]

Le terme créolisation désigne un processus de rencontre, jamais abouti, toujours en cours, de (trans)formation des médiations culturelles en contacts, en ruptures et asymétriques. Il est lié au terme créole, désignant les personnes nées dans les colonies intratropicales et vivant dans des contextes de colonisation, et se conçoit comme une dynamique en opposition, en résistance et en négociation avec ce qui vient de la France hexagonale, de l’extérieur ou du colonisateur (Hoareau, 2011). Ce concept, dans ses usages modernes, a été promu par des intellectuels postcoloniaux, notamment Édouard Glissant (1997), ainsi que par le mouvement de la créolité dans les Antilles françaises (voir notamment Bernabé en 1992 mais aussi Bernabé, Chamoiseau et Confiant en 1989). Le concept de créolisation a été étendu au-delà d’une approche linguistique pour en faire une métaphore, une heuristique, voire une ontologie identitaire et un processus spécifique de la pensée indianocéanique (Carpanin-Marimoutou et Vergès, 2005).

Nous soutenons dans ce numéro de revue une posture pragmatique (Auray, 2017) qui consiste à penser que « toute redescription prend la forme d’une recontextualisation, dont l’objectif est de connecter l’objet redécrit avec une nouvelle théorie explicative, une nouvelle classe de comparaison, un nouveau vocabulaire descriptif » (Michel, 2011, p. 66). Aussi, la multiplicité des objets d’étude, des cultures en présence, des épistémologies et disciplines de référence, sont alors un atout pour penser l’épistémologie et les méthodologies d’analyses de la « culture numérique » et des « pratiques culturelles des outils numériques mobiles » dans les DROM. La créolisation peut donner un nouveau souffle aux travaux sur le numérique :

1°) En tant que phénomène linguistique, la créolisation caractérise la transformation des langues par et à travers les outils et le langage, destinées à répondre aux nécessités d’établir une communication et un échange engendrant un ensemble de non-dits et (in)compréhensions quotidiennes. Le numérique est alors ici un espace propice à l’étude des langues et de leurs dynamiques

2°) En tant que construction psycho-anthropologique, la créolisation désigne alors à la fois l’adaptation/la transformation des peuples à cette hégémonie coloniale, considérant que les populations les plus en marge d’une « culture numérique » sont les plus résistantes/exclues/inventrices de nouvelles réalités d’usages, maniant la survie, le non-dit et la puissance du collectif de résistance. Le numérique est alors ici un espace propice à l’étude des mécanismes culturels saillants.

Associer d’emblée créolisation et usages numériques met en valeur des questionnements qui restent peu apparents dans les recherches : est-ce une évidence de parler de « culture numérique » au singulier dans un contexte où la majeure partie des enquêtes ont été conduites en milieu occidental ? Comment le numérique se vit-il et dit-il ailleurs que dans les recherches occidentalo-centrées ? Quels sens prend-il ?

L’enjeu de ce numéro est d’abord scientifique. Nous souhaitons comprendre les cultures numériques au sens large, c’est-à-dire les usages (ou pratiques collectives partagées et les techno-imaginaires), mais aussi les pratiques instrumentées individualisées et contextualisées (incluant l’appropriation ou la construction de sens dans l’activité, par un processus d’adaptation des liens entre sujet et instrument artefactuel, au sens de Rabardel, 1995), les valeurs accordées aux outils numériques et les rapports des humains avec les technologies. En ce sens, nous souhaitons ouvrir les conceptions de ce qu’est « la culture » en rapport avec le numérique, considérant que l’anthropologie est la discipline la plus propice à l’étude de « la culture ».

Parler de culture est une prise de risque tant le concept est galvaudé car il fait désormais partie du vocabulaire de la communication de masse, utilisée à tout escient, notamment pour expliquer… tout ! La première conceptualisation de la culture, toujours en vigueur, est héritée de Tylor (1871). Ce dernier propose une définition alors inédite pour l’ethnologie : « Culture or civilization… is that complex whole which includes knowledge, belief, art, moral, law, custom and other capabilities and habits acquired by man as a member of the society ». Toutefois, Tylor ne dit en rien ce qui distingue les acquis et ce qui ne l’est pas, ce qui fait éventuellement frontière et dialogue dans la notion de société, ce à quoi elle s’oppose (l’anthropologie a longtemps pensé son opposition avec la nature, mais Descola l’a remis en question dès 2005). Ce sont dans ces zones d’ombres et de controverses que la notion de culture s’enracine. Falardeau et Simar ont proposé, dans une conception dialogique herméneutique, que la culture soit autant un objet qu’un rapport : « en qualité d’objet, elle est cet ensemble de savoirs, d’œuvres, de symboles et d’outils [que les êtres humains] ont élaboré au fil du temps afin de répondre à des questions sur le monde, à des problèmes, à des intérêts et à des besoins ; en qualité de rapport, la culture est interactions entre l’objet qu’elle constitue et l’individu » (2007, p. 137).

Fort de cette proposition, qu’en est-il de la « culture numérique » ? « Le » numérique est un terme globalement vide de sens. Cette terminologie s’inscrit das une histoire plus large de l’évolution de la technique et des rapports des humains aux outils technologiques (voir Baron et Drot-Delange (2016) qui spécifient les trois vagues dans l’histoire de la technologie en éducation). Le terme numérique est tellement généralisé dans le langage quotidien qu’il correspond à « une idéologie technique, une parmi d’autres, qui consiste à attribuer un pouvoir normatif, excessif, aux techniques de communication, pour devenir le principal facteur d’organisation et de sens de la société » (Wolton, 2009, p. 41). Pourtant, son champ d’étude a été spécifié : le numérique n’est pas une simple technique, il renvoie à des outils et leurs usages, qui constituent aujourd’hui une forme culturelle (Daunay et Fluckiger, 2018), considérant que la médiation est au cœur de cette inter-relation et forme culturelle (Vygotski, 1934).

Aussi, la culture numérique pourrait être envisagée comme un ensemble d’artefacts, de langages, de dispositifs et d’espaces de médiations issus de l’évolution des technologies computationnelles et médiatiques, mais aussi, comme un ensemble de rapports interprétatifs, pratiques sociales et linguistiques que les individus et collectifs entretiennent. Elle émerge dans l’interrelation entre systèmes techniques (algorithmes, matériels, métamédiums) et activités humaines, donnant naissance à des formes spécifiques de symbolisation, de communication, d’apprentissage et d’action. Les liens, les dé-liaisons et les médiations entre les personnes/communautés deviennent alors centraux dans l’étude de la culture numérique.

L’enjeu de ce numéro de revue est ensuite politique : parler de créolisation et de cultures, c’est s’inscrire dans une démarche compréhensive et de mise en valeur des minorités et des invisibilisés de la recherche et de la politique, à travers un concept qui fait sens pour les populations auxquelles nous nous adressons, avec lesquelles nous travaillons ou au sein desquelles nous vivons. La créolisation est un champs de recherche large qui nous invite à lire les phénomènes étudiés (la culture numérique, les usages, les pratiques), avec un autre angle, un point de vue distancié des recherches ordinaires (appelées WEIRD [2]). Toutefois, cette lecture des phénomènes scientifiques à travers des lunettes culturelles et insulaires prend le risque de faire monter les discours d’exclusion et d’incitation à la haine de l’autre et de l’extérieur. Le dilemme est ainsi posé : comment soutenir les cultures locales sans entrer dans une sur-centration sur soi ? Dit autrement, comment garder cette dialectique du lien aux autres et du lien des autres dans le soi ?

C’est à travers cette tension que la créolisation prend du sens. Nous nous situons ici dans des espaces insulaires inscrits dans une histoire coloniale et dans une géopolitique atypique, s’appuyant sur des façons de penser marginalisés par la politique coloniale. Les Départements (et Régions) d’Outre Mer sont des espaces emblématiques de ces épreuves, faisant face aux dynamiques climatiques, démographiques, économiques, institutionnelles, géo-politiques et juridiques particulières, qui en font une spécificité à part entière, pour qui la créolisation évoquent un mécanisme ancien de façon de penser le rapport aux mondes et aux autres.

Si de nombreux DOM ou DROM sont liés ensemble du fait d’une spécificité du milieu (notamment insulaire) résistant à une volonté extérieure (métropolitaine) de faire assimiler les modèles culturels et sociaux, ils le sont également dans les formes et dans la puissance des adaptations, ajustements, reformulations et résistances, caractéristiques de la créolisation (Ghasarian, 2002). Loin du métissage (concept à valence positive et homogénéisante d’une culture), la créolisation participe d’une dynamique globale de trans-formation culturelle (nommée réinvention chez Ghasarian), qui prend naissance dans des processus en tension, contradictoires et contraires.

L’arrivée massive et parfois désynchronisée des nouvelles technologies dans les DROM provoque un véritable choc socioculturel. Dans ces territoires extrêmes (Wallian et al., 2023), les bouleversements à plusieurs niveaux questionnent la manière dont les outils numériques sont appropriés par les populations et ce qu’ils transforment dans la communication ordinaire. Les presses locales jouent un rôle important dans la construction du rapport ambivalent aux outils culturels. Par exemple, la recherche de Lefer Sauvage et Mori (2022) est menée sur 266 articles issus de presse écrite des 6 principaux journaux locaux mahorais (récupérés pendant les deux années de dé-re-confinements liés à la COVID-19) et décrit une évolution dans les discours de presse envers le numérique.

Considéré comme le mal absolu qui fait défaut, le numérique est au départ la source des problématiques sociales et objectivise les blessures du passé. Puis il devient le sauveur des situations de crises puis un leurre, cristallisant des formes de pensées magiques. En ce sens, les chercheuses montrent que la presse oriente le rapport aux outils numériques, considéré non seulement comme le Pharmakon (remède et poison des situations sociales), mais aussi comme un cristallisateur des tensions sociétales et des rapports hiérarchiques des populations entre elles. Notamment, l’accès privilégié, pour certaines populations, aux outils numériques, fait se rejouer des rapports de discrimination et des rapports coloniaux latents.

De leur coté, Idelson, Ledegen et Hamza (2012) étudient également un corpus de presse écrite de trois territoires (Mayotte, La Réunion, hexagone) autour d’une situation de crise politique (départementalisation). Ils montrent que le traitement de certains sujets médiatiques ne sont pas traités dans les presses locales de Mayotte (minorités, questions du plurilinguisme et inaccessibilité des informations au regard des complexités langagières) et que les sujets d’informations sont déplacés ou supplantés par d’autres thématiques plus usuelles. Là encore, les rapports coloniaux et discriminatoires se rejouent à travers les questions du plurilinguisme que la presse écrite met en valeur ou cache. Aussi, la presse locale joue un rôle central dans l’orientation des manières de penser les outils et les rapports aux autres, à soi et au monde.

Les résultats des rapports ministériels réalisés en hexagone ne reflètent pas la diversité des usages ni des pratiques et passent sous silence un grand nombre de pratiques médiatiques et de médiations hybrides, qui passent notamment par des pratiques langagières plurilingues (Idelson et Molinati, 2022 ;
Idelson et Magdelaine, 2009). En effet, les auteurs retracent 30 ans de recherches conduites depuis l’océan Indien, mettant en évidence que les médias résultent de configurations culturelles et participent à des discours construits culturellement. Par exemple, ils mettent en valeur des formes de participation des auditeurs de radio locale dans la production d’information qui fait intervenir un ensemble de discours, langues et langages en même temps. Or, ces éléments demeurent difficiles à saisir dans les enquêtes nationales classiques.

Qui plus est, les distanciels forcés ordinaires, subis par les populations (pour causes de particularités climatiques, de violences sociales, de maladies tropicales, etc.) interrogent les (dis)continuités et flexibilités des communications et des liens sociaux par et à travers les outils numériques (Genevois et al., 2020, 2023 ; Weiss et al., 2020). Aussi, il s’agit moins de déterminer un ensemble d’éléments de contextes qui participent aux spécificités des territoires, que de penser les outils numériques comme des outils culturels, inclus dans des (techno)imaginaires (Plantard, 2016) et des croyances et participant de l’histoire de résistance des territoires.

Le développement des méthodologies de recherche pour appréhender les rapports aux outils numériques dans ces territoires devient alors un enjeu considérable [3] : faire de la recherche dans/hors ces départements implique de prendre du recul sur la dimension épistémique de la colonialité et sur la prétention à l’universalisme des sciences. Les méthodologies de recherches peuvent alors contrebalancer entre comparaison et contrastes ou approche emic et etic (Dasen, 2019), impliquant l’analyse d’une multiplicité de ressources, tout en l’articulant dans un tout globalement cohérent et multidimensionnel qu’est « la » « culture ».

Aussi, c’est en prenant ce numéro de revue sous différents angles/rapports que les auteurs se sont emparés des liens possibles entre culture numérique et créolisation :

  • étudier le rapport aux langues vernaculaires à travers et dans les pratiques instrumentées et les outils technologiques, notamment dans les DROM : les recherches menées autour de la créolisation des usages et pratiques numériques commencent à voir le jour, notamment à travers des approches socio-anthropologiques (Nova, 2018) et socio-linguistiques (Liénard, 2014). Il a été montré que les mixités et hybridations des outils numériques se reflètent à travers les mixités et hybridités langagières. Les écrits électroniques se transforment par les variations orthographiques et mises au contact des langues vernaculaires.
    C’est ce qu’interroge Olivia Urity qui travaille sur le créole en tant que langue vivante régionale en Martinique et en tant que culture (à travers des techniques de tressage et de reconnaissance de plantes). Elle réalise des observations réalisées dans le cadre de son quotidien de formatrice et regarde la manière dont le créole s’invite dans la pratique d’outils numériques en classe.
  • étudier les pratiques instrumentales potentiellement spécifiques autour d’outils technologiques mobiles fortement utilisés dans les DROM : la littérature scientifique internationale s’est saisie des questions des technologies mobiles, notamment auprès de populations estudiantines, pour montrer des effets positifs de ces smartphones sur les performances scolaires des sujets placés en situation de contrôlabilité d’un dispositif mobile (Nkwanui, Colinet et Haag, 2021). Pimmer, Mateescu et Gröhbiel (2016) montrent que les smartphones permettent plus facilement de partager des idées, rendre des devoirs ou encore faire preuve de réflexivité dans diverses situations d’apprentissages et de façon fluide au sein de différentes communautés. D’ailleurs, des investissements ministériels (du type X-MEM pour Mayotte, GT Num pour la Réunion) vont dans un soutien au développement des technologies mobiles et hybrides pour les DROM. Toutefois, le sens culturel donné à ces outils mobiles reste peu interrogé : les résistances culturelles et institutionnelles sont nombreuses, et les collectifs et des communautés sociétales qui structurent les territoires pourraient s’en trouver modifier (Laborie et al., 2023).
    L’article de Marin Laborie, Gaëlle Lefer Sauvage, Patrice Bourdon et Ayad Said interroge spécifiquement cet axe. Sur la base des travaux d’Engeström, ils regardent spécifiquement le processus de mini-cycle d’apprentissage expansif pour comprendre comment se (trans)forment les apprentissages universitaires à travers les pratiques du smartphone. A la suite d’une enquête par entretien menée auprès de 29 étudiants de l’Université de Mayotte, les auteurs montrent que les outils technologiques mobiles (notamment smartphone) sont utilisés comme médiations pour pallier les difficultés d’accès aux cours oraux, et qu’ils sollicitent implicitement de les formes sociales d’entraide prenant appui sur des régimes de solidarité, voire de communautarisme, issus de logiques relationnelles qui sont fortes sur l’île.
  • étudier les liens entre identités, croyances mythologiques et pratiques instrumentales, notamment dans les DROM : Edgerton (2007) se réfère au concept de créolisation technologique pour décrire ces pratiques d’hybridations singulières, un processus de mise en corrélation des technologies étrangères avec les éléments sociaux, économiques, culturels du milieu dans lesquelles elles s’insèrent (étudié également par Payen et Nova, 2023). Les recherches portent jusque-là sur les transformations d’un objet numérique dans sa matière et dans sa forme afin qu’il puisse être reconfiguré en une nouvelle identité imprévisible mais adaptée aux besoins et au contexte. Ces recherches pourraient être étayées et enrichies des mythes, croyances, et analyses historiques des territoires, par exemple à travers les systèmes de mondiation (Descola, 2005) qui permettraient de saisir les spécificités des pratiques instrumentales.
    C’est tout l’enjeu des travaux de Florian Constancy et de Pascal Plantard. Ces chercheurs proposent une articulation originale entre les techno-imaginaires de Plantard (notamment la dynamique de braconnage) et la créolisation. A partir d’une combinaison d’analyses documentaires, de focus-group scolaires post-confinement menés en 2022 actualisés par une campagne d’entretiens qualitatifs menés en Martinique en 2025, auprès des utilisateurs de différentes tranches d’âge, ils montrent que la créolisation se manifeste dans les thèmes abordés par les jeunes quand ils utilisent des outils numériques, mais aussi dans des usages spécifiques de réseaux sociaux.

Un dernier article a été réalisé pour répondre à cet axe, et s’inscrit en psychologie culturelle. Gaëlle Lefer Sauvage tente ici un parallèle analogique entre le fonctionnement des esprits (ces êtres invisibles qui entrent en dialoguent ou possèdent les humains) et les smartphones. C’est à travers des situations ordinaires emblématiques qu’elle met en valeur comment les dispositifs techniques sont possédés par des phénomènes merveilleux, mythiques, mythologiques, et participent d’une forme de résistance à l’hégémonie technologique.

C’est pour tenter de lancer le débat autour de ces associations conceptuelles, et d’ouvrir de nouveaux champs de recherches, que la revue Adjectif a accepté de coordonner ce numéro de revue inédit. Elle était déjà avant-gardiste en la matière, ayant publié un article de Payen et Nova en 2023 qui aborde ces questions. Elle l’est d’autant plus qu’elle fonctionne dans un soutien inconditionnel au travail de jeunes chercheurs et chercheuses et s’engage dans un processus d’accompagnement rapproché avec les jeunes collègues, processus peu reconnu et peu valorisé dans le quotidien de la recherche, pourtant primaire/premier/fondamental, dans la carrière scientifique. L’enjeu ne fut aisé et la diffusion loin d’être un long fleuve tranquille : la centration sur les DROM fut une prise de risque (faible nombre de candidatures) qu’il a fallu ré-orienter ou ouvrir différemment. Aussi, je souhaitais profiter de cet édito pour remercier vivement et chaleureusement Solène Zablot et Georges-Louis Baron pour la confiance qu’iels m’ont accordée dans cette co-coordination, pour le courage qu’iels ont dans la publication de ce numéro de revue inédit et pour leur travail quotidien d’accompagnement à la recherche et par la recherche.

Le numéro est une première pierre d’un chemin qui reste à construire.

Constancy, F. et Plantard, P. (2026). Les usages des technologies numériques en Martinique : Entre braconnage et créolisation. Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article659

Laborie, M., Lefer Sauvage, G., Bourdon, P. et Said, S. (2026). Apport du concept de créolisation pour éclairer les mini-cycles d’apprentissage expansifs des étudiants à Mayotte. Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article658

Lefer Sauvage, G. (2026). « Des esprits qui m’appellent sur mon téléphone ? » : Raisonnement analogique sur la culture numérique à Mayotte, dans une perspective psychologique culturelle. Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article660

Urity, O. (2026). Étude comparative des pratiques médiées par le numérique dans des établissements du premier et second degré dans le cadre de l’enseignement du créole langue vivante régionale à la Martinique : une créolisation technologique en cours ? Adjectif, NT6(2026). https://adjectif.net/spip.php?article661

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Wolton, D. (2009). Informer n’est pas communiquer. CNRS Éd.

[2Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic : appellation issue des courants de recherches en psychologie critique, dite (inter)culturelle

[3Récent numéro de revue des Carnets de l’Océan Indien (sortie à paraître courant décembre 2025 ou janvier 2026), coordonné par des doctorants et doctorantes des laboratoires de recherche LCF et OIES sur ces questions épistémologiques et éthiques : https://carnets-oi.univ-reunion.fr/65


 

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